Après son voyage sur Terre en Israël, le dieu Jésus-Christ retourne dans sa maison dans le Ciel. Selon le christianisme, il promet de revenir un jour, mais en attendant, la première communauté chrétienne s’organise à Jérusalem sous l’autorité des apôtres.
Pour assurer la survie du mouvement, les croyants mettent leurs biens en commun. Les dons financent l’entraide mais aussi la mission des apôtres, chargés de répandre la nouvelle religion auprès des peuples païens.
C’est dans ce contexte que survient l’un des épisodes les plus troublants du Nouveau Testament : la mort d’Ananias et de Saphira, racontée dans Actes 5:1-11.
Ananias et Saphira vendent leur terrain mais gardent une partie de l’argent
Ananias et son épouse Saphira vendent une propriété afin d’en remettre le produit à la communauté chrétienne.
Cependant, le couple décide secrètement de conserver une partie de la somme tout en faisant croire qu’il reverse l’intégralité de la vente.

Selon le récit biblique, Saint-Pierre découvre leur mensonge.
« St-Pierre lui dit: Ananias, pourquoi Satan a-t-il rempli ton cœur, au point que tu mentes au Saint-Esprit, et que tu aies retenu une partie du prix du champ ? Ce n’est pas à des hommes que tu as menti, mais à Dieu. Ananias, entendant ces paroles, tomba, et expira.
Environ trois heures plus tard, sa femme Saphira entra, sans savoir ce qui était arrivé. St-Pierre lui adressa la parole: Comment vous êtes-vous accordés pour tenter l’Esprit de Dieu ? Au même instant, elle tomba aux pieds de l’apôtre, et expira. »
Actes 5:3-10 (Bible, Nouveau Testament)
Qui est responsable de la mort d’Ananias et Saphira ?
Dans la théologie chrétienne, Dieu est unique mais existe en trois personnes : le Père, le Fils et le Saint-Esprit.
Jésus affirme lui-même être Dieu. Si l’on suit cette doctrine de la Trinité, le Christ est pleinement Dieu. La mort d’Ananias et de Saphira est donc attribuée à Dieu lui-même, et par conséquent également à Jésus-Christ.

Le contraste est frappant.
Selon le christianisme, Jésus serait venu mettre fin aux condamnations immédiates prévues par la Loi de l’Ancien Testament — comme celles du Lévitique prescrivant la peine de mort pour certains péchés.
Pourtant, dans Actes 5, Dieu semble suspendre cette logique. Deux croyants meurent instantanément pour avoir menti au sujet d’un don financier.
Le message paraît sans ambiguïté : on ne trompe pas Dieu sans conséquence.
La peur comme fondement de l’Église primitive
Le récit se conclut immédiatement par cette phrase :
« Une grande crainte s’empara de toute l’assemblée et de tous ceux qui apprirent ces choses. »
Actes 5:11 (Bible, Nouveau Testament)

Cette réaction n’est pas anodine. Les apôtres dirigent alors un mouvement encore fragile, dépendant des dons de ses membres, de leur discipline et de leur cohésion. Une sanction divine spectaculaire remplit plusieurs fonctions :
- renforcer l’autorité des apôtres ;
- protéger les ressources de la communauté ;
- décourager toute contestation ;
- instaurer une discipline fondée sur la crainte.
La mort d’Ananias et de Saphira apparaît donc comme un puissant récit d’intimidation destiné à consolider l’Église naissante.
Après les menaces incessantes de l’Enfer (cf l’article) pour les mauvais élèves, Dieu passe à l’intimidation directe, il continue ainsi la pédagogie par la peur, dramatisée pour produire obéissance, conformité et contrôle.
Pourquoi Dieu n’intervient-il plus ensuite ?
L’épisode soulève une autre question. L’ironie réside dans la suite de l’histoire de la chrétienté.
Si Dieu intervient directement pour punir deux fidèles ayant menti sur une offrande, pourquoi reste-t-il ensuite silencieux face à des tragédies bien plus graves ?
L’histoire de la chrétienté est marquée par de nombreux événements dramatiques :
- les guerres de religion entre catholiques et protestants ;
- les abus sexuels sur des enfants commis par les prêtres et pasteurs de l’Église ;
- les exécutions d’hérétiques, de prétendues sorcières (Exode 22:18), d’homosexuels (Lévitique 20:13 ), d’apostats (Deutéronome 17:2-5), en s’appuyant sur certains passages bibliques ;
- complaisance avec l’infâme traitement des esclaves par les nations chrétiennes ;
- les scandales financiers ayant touché des institutions religieuses ou certains responsables ecclésiastiques pasteurs et prêtres ont volé dans les dîmes et offrandes de leurs fidèles.
Dans ces situations, aucun récit comparable à Actes 5 ne rapporte une intervention divine venant arrêter les abus, empêcher les massacres ou sanctionner ceux qui prétendent agir au nom de Dieu.
Ananias et Saphira : un récit d’autorité plus qu’un événement historique ?
L’histoire ne montre aucun Dieu venant corriger les dérives, empêcher les massacres, arrêter les abus ou assainir les institutions qui prétendent parler en Son nom.
La mort subite d’Ananie et Saphira est une mise en scène littéraire destinée à renforcer la cohésion des premiers chrétiens et consolider une religion naissante.
Le récit remplit parfaitement plusieurs fonctions sociales :
– légitimer l’autorité des apôtres ;
– protéger les ressources de la communauté ;
– décourager toute fraude ;
– instaurer une discipline interne par la peur ;
– convaincre que Dieu surveille et punit immédiatement les désobéissants.
Ces textes portent la signature des hommes, non celle d’une inspiration surnaturelle.
Derrière le vocabulaire religieux apparaissent alors des mécanismes profondément humains : l’autorité, l’intimidation, la crainte, l’obéissance et la légitimation du pouvoir.

